Cher·ère·s Ami.e.s Voyeurs et voyeuses, vous m'avez manqué, voici ce qui s'est passé cette semaine,
Commencer un journal. Enfin... essayer de s’y tenir ! On ne va pas se mentir, je ne suis pas le garçon le plus constant du monde. Enfin... ça dépend pour quoi, et surtout COMMENT ! Parce qu’en réalité, quand quelque chose me tient vraiment, la constance n’est absolument plus un problème. Je peux tenir une rancune pendant plus de dix ans avec une fraîcheur franchement admirable, je possède une mémoire monstrueuse capable de me rappeler ce que tu portais la première fois que je t’ai vu, une phrase prononcée il y a des années, l’endroit où tu étais assis, parfois même le ton exact avec lequel tu l’as dite... La première fois où tu m’as blessé aussi. Mon cerveau peut parfaitement oublier pourquoi je suis entré dans une pièce, mais une humiliation datant de 2012 ? ARCHIVÉE ! CLASSÉE ! DISPONIBLE IMMÉDIATEMENT ! PRÊTE À TE REBONDIR À LA GUEULE EN UNE FRACTION DE SECONDE ! Je peux aussi aller bosser tous les jours et prester dix heures sans broncher si j’y trouve une vraie motivation. Dix heures ? Pas de problème. On recommence demain ? Très bien. Mais demande-moi de faire régulièrement quelque chose qui ne produit plus rien en moi et, soudainement, chaque minute ressemble à une peine de prison. Donc non, je ne suis peut-être pas « inconstant ». Je suis sélectivement constant. Ce qui est beaucoup plus élégant comme formulation. Et probablement beaucoup plus chiant à vivre. ATTENTION MON PETIT PAMPLEMOUSSE... ON NE PARLE PAS DE TOI LÀ... EN FAIT, C’EST SURTOUT CHIANT POUR MOI !
Alors voilà : Day. Sept mois sans psy et une tentative malheureuse entre-temps, avec un mec qui, en une séance, m’a surtout donné envie d’aller vérifier personnellement la profondeur de la Dyle... On va dire que l’alliance thérapeutique n’était pas tout à fait au rendez-vous. À ce niveau-là, autant déverser mes états d’âme ici ! C’est moins cher, moins dangereux, je peux écrire ce que je veux, personne ne me regarde avec cette merveilleuse expression de professionnel qui semble parfois hésiter entre « intéressant » et « mais dans quelle merde je me suis encore embarqué ? », avant de m’ouvrir la bouche de force et d’y vomir un avis qu’il a préalablement gravé dans le granit le plus dur qu’il ait pu trouver. NON MAIS CONNARD ! Et puis, soyons honnêtes, mes tendances exhibitionnistes ne sont peut-être pas totalement étrangères au choix de faire un journal qui peut être lu. Qui sait ? Après tout, à quoi bon s’épancher si personne ne risque de tomber dessus ? Autant laisser traîner les tripes sur la table, ça leur évite le travail : il suffit de s’asseoir et de déguster.
Le seul véritable risque, c’est qu’une des personnes que je balance dans un de mes textes se reconnaisse. Et autant prévenir tout de suite : IL VA Y AVOIR DU MONDE. Beaucoup de cons, en fait. AUTANT QU’ILS SOIENT PRÉVENUS. Pas avec leur nom, évidemment, mais dans une délicieuse situation qu’ils pensent inconnue de ma personne ou qu’ils ont classée sans suite, que je vais suffisamment décrire pour qu’eux sachent très bien de qui je parle. Si tu as traversé ma vie en te comportant comme un parfait trou du cul que je n’aurais même pas eu envie de saluer, il y a une probabilité non négligeable que tu finisses quelque part dans Day. Pas besoin de déposer une candidature, je m’occupe de la sélection. Et encore faudrait-il ensuite oser venir me confronter ! Parce que venir me confronter, ce serait déjà reconnaître que oui, mon petit cœur, TU T’ES RECONNU. Et là, ça devient délicieux. « Dis donc, dans ton texte, quand tu parles d’une personne mesquine, prétentieuse et profondément pénible... c’est de moi ? » Pourquoi, tu t’es senti concerné ? Ah oui, sûrement parce que tu as reconnu ton comportement de GROS BÂTARD ! Qu’est-ce que j’aime l’anonymat. Je ne donne pas ton nom, je ne donne pas ton adresse, je ne colle pas ta photo en annexe avec une grosse flèche rouge et la mention « CETTE PERSONNE ». Je raconte, c’est tout. Et si, au milieu de ce que je raconte, quelqu’un ressent soudain ce petit frisson désagréable, comme un poil de cul qu’on arrache... Eh bien... BONJOUR LA CONSCIENCE !
Après, il y a un autre avantage : apparemment, JE FAIS PEUR. Quelle formidable carrière ! Donc, par pure logique, celui ou celle qui se reconnaîtra ne viendra probablement pas m’en parler. Non, ce serait beaucoup trop simple. Il ou elle mordra sa petite chique pleine de venin devant moi, fulminera intérieurement, me lancera probablement un regard qui se veut assassin tout en essayant de garder la face, puis ira ensuite expliquer à quelqu’un d’autre à quel point JE SUIS LE PROBLÈME. Et là, boucle la boucle, merci à toi d’alimenter mon journal ! PAUVRE ! Dans tous les sens du terme. Pauvre intellectuellement surtout : incapable de venir dire les choses en face, mais parfaitement capable d’organiser un colloque international sur mon cas dès que j’ai tourné le dos ; incapable de formuler une critique sans passer par trois intermédiaires, mais soudain titulaire d’un doctorat en psychologie appliquée quand il s’agit d’expliquer aux autres pourquoi je fonctionne mal ; incapable d’assumer ses propres comportements, mais toujours disponible pour commenter les réactions qu’ils provoquent. Une richesse intérieure à faire pâlir le désert de Gobi.
Et moi ? Je continuerai d’écrire. Parce que Day n’est pas censé devenir un gentil journal d’adolescent avec un petit cadenas sur la couverture, où l’on raconte que Kevin m’a regardé pendant le cours de mathématiques et que PEUT-ÊTRE QUE ÇA VEUT DIRE QUELQUE CHOSE. Non, sérieux... KEVIN ? Enfin... vu ma vie sentimentale, ne jurons de rien.
Day, je le vois surtout comme une trace. ENCORE UNE. Parce qu’apparemment, laisser des traces est devenu une activité à temps plein : photographies, dessins, sculptures, textes, objets, collections, et maintenant ça. J’ai peut-être simplement une peur panique que les choses disparaissent sans que j’aie pu les comprendre, alors j’écris avant que ça bouge, avant que ma mémoire réorganise tout à sa sauce, avant que la colère s’adoucisse, que la tristesse change de forme ou que je commence à me demander si, finalement, « ce n’était peut-être pas si grave ». Si. Ça l’était. Ou pas. Ou pire : que, dans mon esprit complètement dingue, JE devienne le problème ! PUTAIN, JE PENSAIS EN AVOIR FINI AVEC ÇA ! Mais au moins, il restera la trace de ce que j’en pensais AU MOMENT OÙ ÇA BRÛLAIT.
Day, ce serait donc ça : quelque chose de viscéral, parfois injuste, parfois drôle, parfois franchement mauvais, parfois tendre sans prévenir, à mes dépens... un espace de frictions. FRICTION. Qu’est-ce que j’aime ce mot. Et pourtant, on le comprend toujours par son versant négatif : la friction comme conflit, résistance, échauffement, deux choses qui se heurtent et finissent par s’abîmer. La friction qui râpe, qui irrite, qui laisse la peau rouge et parfois la colère avec. Mais il y a aussi l’autre friction. Celle qu’on oublie. Le frottement lent d’une main contre une autre, une paume qui reste quelques secondes de plus, des doigts qui passent sur la peau sans chercher à prendre quoi que ce soit, deux corps assez proches pour que le contact ne soit plus un choc mais une chaleur. Une joue contre une épaule, un pouce qui glisse doucement sur une phalange, une main qu’on laisse là parce qu’elle est exactement à l’endroit où on voulait qu’elle soit. Et puis il y a la friction plus charnelle, celle des peaux qui se cherchent et se reconnaissent, celle qui commence parfois presque par accident et qu’on laisse durer parce qu’on n’a aucune envie qu’elle s’arrête. Une jambe contre une autre sous des draps, un torse contre un dos, des doigts qui remontent lentement, une bouche qui s’attarde quelque part, deux corps qui bougent juste assez l’un contre l’autre pour produire cette chaleur particulière qui n’appartient qu’au contact. Rien de brutal, rien à arracher, rien à conquérir... juste la peau contre la peau et cette manière presque silencieuse de dire : reste là. Cette friction-là ne détruit rien. Elle réchauffe, elle rassure parfois, elle rend vivant. Elle rappelle surtout qu’un contact n’est pas forcément une intrusion, qu’il peut aussi être une permission donnée sans même avoir besoin de la formuler, quelque chose qu’on laisse arriver parce qu’à cet instant précis, l’autre ne prend rien : on lui ouvre simplement un peu de place pour qu’il puisse tout nous donner. Et j’aime peut-être ce mot précisément pour ça : parce qu’il contient les deux. Ce qui écorche et ce qui caresse. Ce qui oppose et ce qui rapproche. Ce qui fait des étincelles parce que deux choses refusent de céder, et ce qui crée de la chaleur simplement parce qu’elles restent l’une contre l’autre.
Voilà. Assez de douceur. ÇA DEVIENT SUSPECT ET MIÈVRE !
Revenons au problème principal : je commence un journal. Et pas n’importe quand ! Le 1er septembre. SÉRIEUSEMENT. N’est-ce pas magnifiquement symbolique et légèrement ridicule ? Commencer un journal un 1er septembre, c’est presque acheter un nouveau cartable, tailler ses crayons, couvrir ses cahiers, rencontrer un nouveau maître et de nouveaux camarades... Certains serviront de chair à canon pour ce journal. Et puis se promettre que CETTE ANNÉE, c’est sûr, on sera organisé. Bien sûr. On y croit très fort, Laël. Nouvelle année, nouvelles habitudes, nouvelle discipline, nouvelle personne... AHAHA. Mais j’aime bien l’idée. Le 1er septembre, on retourne à l’école ; moi, je retourne à moi-même avec un cahier imaginaire sous le bras et probablement aucune idée de ce que je suis censé apprendre. Peut-être rien. Peut-être juste regarder. Écrire. Garder. Allez, soyons fous : créer quelque chose de vraiment significatif. Vomir ce qu’il faut vomir, rire de ce qui mérite de l’être, être cruel quand j’en ai envie, tendre quand ça m’échappe et laisser les contradictions vivre ensemble sans essayer de rendre tout ça présentable. Parce qu’après tout, si je voulais raconter une version propre, cohérente, mesurée et parfaitement fréquentable de ma vie... Je mentirais.
Et dès le lendemain, comme pour donner immédiatement une direction à ce journal qui prétend vouloir garder des traces, je termine une main. Enfin, une de mes mains. Ne me demandez pas pourquoi, mais j’ai laissé tomber mon idée de carrelage et de chaînes... Enfin, « laissé tomber », c’est peut-être beaucoup dire. Elle reviendra probablement me hanter dans six mois comme toutes les idées que je prétends abandonner. Disons plutôt que je suis reparti vers quelque chose de moins : bouche, langue, bite, etc. Et encore une fois : LES MAINS ! Ça tourne à l’obsession ? Peut-être... Après tout, ça va quand même faire cinq ans que je travaille autour de mes mains : leurs creux, toutes les formes qu’elles peuvent créer... Je leur ai même donné la vocation d’autoportraits. Cinq ans. À un moment, il faut peut-être arrêter d’appeler ça une coïncidence.
Je reviens toujours vers elles. C’est peut-être ça qui me plaît. Elles peuvent devenir autre chose sans cesser d’être moi. Il y a une dimension tellement intime dans les mains, quelque chose que j’ai du mal à expliquer sans avoir l’impression de leur donner beaucoup trop d’importance. Mais peut-être qu’elles en ont, justement. C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais aimé serrer des mains, encore moins qu’on touche les miennes. Ça m’a toujours paru bizarrement intrusif, beaucoup trop proche pour un geste qu’on présente comme parfaitement banal. On tend la main, on la prend, on la serre, on la lâche... Bonjour, enchanté ! Et moi, pendant ce temps-là, j’ai surtout envie qu’on me rende ma main. CE SONT LES MIENNES !
Et puis elles sont moins laides maintenant que j’ai arrêté de me ronger les ongles... Enfin, « laides », c’est moi qui le dis. Je les regarde différemment, surtout. Depuis que j’ai arrêté. Depuis que... Enfin, depuis qu’IL EST SORTI DE MA VIE. Je devrais peut-être davantage m’attarder sur mes mains. Les dessiner, les photocopier, les photographier, les scanner, les imprimer, les agrandir, regarder leurs lignes, leurs plis, leurs défauts, les cicatrices — et ça, il y en a —, enfin, je devrais m’attarder sur tout ce que je ne remarque même plus parce que je les ai constamment devant les yeux. Parce qu’au fond, je m’en sers tout le temps sans vraiment les regarder. Je sculpte avec elles, je dessine avec elles, j’écris avec elles, je brode avec elles, je photographie avec elles et, régulièrement, je décide de les reproduire. AVEC ELLES. C’est quand même assez drôle : utiliser mes mains pour fabriquer mes mains. Et puis, une fois que c’est terminé, je recommence à les ignorer jusqu’à la prochaine idée.
Enfin... sauf quand je fais ma manucure. « Manucure », c’est peut-être un bien grand mot ? Non ? MANUCURE. C’est féminin et je suis un HOMME... TU ES UN HOMME BORDEL ! hurlerait Louisette, si elle m’entendait dire ce mot...
Mais il reste toujours cette histoire de toucher. Je n’aime pas qu’on touche mes mains. Je n’aime vraiment pas ça, et ce n’est même pas quelque chose auquel je réfléchis : généralement, j’ai simplement envie de les retirer. Je regarde la main de l’autre quand il me la tend, avant de céder. SALOPERIE DE CONVENTION SOCIALE ! Sauf quand c’est lui. Lui, il a le truc. Et ce truc, aucun autre ne l’a eu... Même ceux que j’ai aimés à en perdre l’appétit, le sourire, l’envie de vivre, de me nourrir, et même celui pour qui j’ai tout quitté, même lui, il ne l’avait pas. Et ça, évidemment, rend la chose encore moins facile. Parce que lui peut les prendre sans que j’aie envie de les récupérer immédiatement. Il sait les déplacer, les mettre là où il veut que je le touche, que je le caresse, que je le saisisse, ou juste là où il veut que je laisse ma main... Et moi, je la laisse. Il a aussi trouvé comment les embrasser, les mordre, jouer avec mes doigts... Tous ces gestes que je ne supporterais absolument jamais avec quelqu’un d’autre deviennent complètement différents avec lui. Et forcément, ça les rend encore plus intimes. Encore plus précieuses et belles. Parce que ce sont les mêmes mains que je passe mon temps à reproduire, à observer, à utiliser comme autoportraits, les mêmes que j’ai rongées pendant des années jusqu’au sang, les mêmes qui ont été frappées jusqu’à en être déformées, les mêmes que je n’aime pas qu’on touche... Et pourtant, lui, il peut en faire ce qu’il veut et moi, je le laisse faire. Alors oui... Encore une main. Ça tourne à l’obsession ? Peut-être. Mais après cinq ans, je crois qu’on peut arrêter de faire semblant de se poser la question.
La veille, j’expliquais que je pouvais travailler pendant cinq ans autour d’un même motif. Aujourd’hui, j’apporte la preuve que cela ne signifie absolument pas que je sois capable de me fixer sur UN seul projet. Se fixer sur un seul projet ? AHAHA. La bonne blague. Plus sérieusement ! C’est juste impossible ! Il y a soit trop d’heures dans une journée, soit pas assez ! Moi, je pense qu’il y en a trop... beaucoup trop ! Donc, je m’occupe... À l’heure où j’écris ces lignes, je fais simultanément — et je dis bien simultanément — l’écriture de Day, de la broderie, des membres en argile — j’ai déjà une main —, un livre inspiré de Malevitch, j’assure des permanences dans une galerie d’art et dans une bibliothèque, et j’essaie péniblement de terminer mes études... MES ÉTUDES. Oui. Faudrait peut-être pas les oublier, celles-là. Je me les traîne depuis 2019 ! Ce qui est formidable avec ces études, c’est peut-être que je suis passé par toutes les couleurs possibles pour les finir : harcèlement, préjugés, déceptions, espoirs... Un super panel, en fait !
Et malgré tout ça, je lis aussi un livre par semaine. En ce moment, je lis un livre sur Marina Abramović. ÉVIDEMMENT. Comme si j’avais besoin de ça, comme si j’avais besoin de lire sur une femme capable de transformer le corps, la douleur, l’endurance, le silence, la présence et parfois presque RIEN en quelque chose qui te reste dans la tête pendant des jours. Cette femme me fait des choses en dedans ! Vraiment. Donc, forcément, chaque fois que je lis trois pages, j’ai envie de faire une nouvelle performance. PARFAIT. Comme si mon problème, dans la vie, c’était le manque d’idées. Non. C’est exactement l’inverse : J’EN AI TROP. Partout. Tout le temps. Et elles n’ont absolument aucune politesse, elles arrivent quand elles veulent. Je peux être en train de broder tranquillement et me dire : « Tiens, ça ferait une performance. » Alors je note, et en notant, je me rappelle que je dois finir une main en argile ; je touche l’argile, je pense à une photo ; je regarde une photo, je me dis qu’il faudrait en faire un livre et, vingt minutes plus tard, je suis en train de regarder des systèmes de reliure alors qu’à la base... JE DEVAIS JUSTE FINIR UNE PUTAIN DE BRODERIE ! Qui est d’ailleurs à côté de moi. En pause. Tout va bien ? Ben non !
Et puis il y a ce livre inspiré de Malevitch, parce qu’apparemment regarder des carrés, des rectangles, des triangles et quelques formes qui flottent dans l’espace suffit à me donner envie d’en faire tout un objet. Pourquoi faire simple ? Pourquoi regarder une œuvre et simplement l’apprécier ? NON. Il faut que ça produise quelque chose derrière, avec de la couleur, de la transparence, dans un livre... UN LIVRE INFINI ! À côté de ça, je fais mes permanences dans une galerie d’art et dans une bibliothèque, donc des œuvres, des livres, des images, des gens, des conversations, des affiches, des catalogues... Bref, absolument TOUT ce qu’il faut pour que mon cerveau continue à fabriquer de nouvelles idées alors qu’il devrait déjà apprendre à finir les anciennes. Je pourrais probablement travailler dans un hangar vide. Sans rien. Quatre murs ! Une palette en bois ? Et au bout de dix minutes : « Tiens... la palette, là... ce serait pas mal pour une installation. » IRRÉCUPÉRABLE.
Mais comme tout ça n’était évidemment pas suffisant, je travaille aussi sur un nouveau projet de collection. UNE DE PLUS. Cette fois, c’est inspiré d’un de mes films préférés : Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. En gros... je vole les photos ratées dans les photomatons. Voilà. « Voler », c’est peut-être un grand mot. Elles sont abandonnées, un peu comme moi ! Personne n’en veut. Je trouve ça fascinant, en fait. Quelqu’un entre dans une cabine, se fait photographier, regarde son visage imprimé quelques secondes plus tard et décide : « Non. » Ratée. Moche. Pas moi. À jeter. Et il laisse la photo là. Un peu comme un rendez-vous raté de plus. Une image qui vient à peine d’exister et qui est déjà rejetée par la personne qu’elle représente. Et moi, évidemment, j’arrive derrière et mon cerveau fait : COLLECTION. ARCHIVE. PROJET. LIVRE ! NOOOOOOOOOON ! CALME-TOI ! Pour le moment, je les mets toutes dans une boîte. C’est très bien, une boîte. Pas de classement, pas de catégories, pas de sous-catégories, pas encore de support. PAS ENCORE. Je me connais. Ça viendra.
Ah oui... Il y a aussi tous les détournements sur cartes postales. J’avais presque oublié. Presque. Parce qu’évidemment, je suis incapable de voir une vieille carte postale et de simplement penser : « Oh, jolie carte. » Non. Il faut dessiner dessus, écrire dessus, découper, ajouter, retirer, détourner, lui faire dire autre chose. Parce que POURQUOI PAS. Et puis j’ai envie de refaire un mini-moi. Oui. Encore. Mais cette fois, je voudrais qu’il soit articulé, parce qu’un mini-moi immobile, visiblement, ce n’est plus suffisant. Il faut maintenant qu’il puisse bouger, prendre des poses, être manipulé, devenir un double, un petit corps qui pourrait prendre ma place, m’accompagner ou devenir quelque chose avec lequel je pourrais à nouveau performer.
Ah. PERFORMER. Voilà le mot qu’il ne fallait surtout pas prononcer, parce que des performances, j’en ai aussi. Enfin... des scénarios de performances : des dossiers, des notes, des situations, des gestes, des idées parfois déjà très précises. Et qu’est-ce que j’en fais ? RIEN. Alors là, sérieusement : QU’EST-CE QUE J’ATTENDS AU JUSTE POUR LES METTRE EN ŒUVRE ? Le bon moment ? Le bon endroit ? L’argent ? Le courage ? L’envie ? Une autorisation divine ? Que Marina Abramović sorte du livre, me prenne par les épaules et me dise : « Maintenant, tu te bouges le cul » ? Je ne sais pas. Peut-être que j’attends que ce soit parfait, ce qui est évidemment une excellente stratégie quand on sait que RIEN N’EST JAMAIS PARFAIT. Dans ma tête, par contre, tout fonctionne : la performance, le geste, la lumière, l’espace, le public... tout est exactement là où il doit être. Tout est beau, tout est juste, tout a du sens. Puis il faut passer au réel et là, forcément, il faut trouver un lieu, du matériel, tester, rater, recommencer, découvrir que quelque chose ne tient pas, que la lumière est dégueulasse, que l’objet tombe et que ce qui était magnifique dans ma tête ressemble soudain à une vieille merde posée par terre. Et peut-être que c’est ça que j’attends, en fait : accepter que ce qui sort de ma tête ne sera jamais exactement ce qui y vivait.
Mais bon... Pendant que je réfléchis à tout ça, je continue à écrire, broder, modeler, photographier, collectionner, lire, récupérer des images abandonnées, massacrer des cartes postales, penser à Malevitch, idolâtrer Marina Abramović, imaginer un mini-moi articulé et remplir des dossiers de performances que je ne réalise pas. Donc vraiment... « Tu devrais te fixer sur un seul projet. » AHAHA. Je ne sais même pas à quoi ressemblerait ma vie avec un seul projet. Un bureau rangé ? Un calendrier ? Des échéances ? Une chose commencée puis... TERMINÉE ? Quelle horreur. Alors oui, j’ai probablement trop de projets, j’ouvre plus de portes que je n’en ferme et j’ai des boîtes remplies de trucs « pour plus tard », des travaux commencés, des objets en cours, des textes, des scénarios, des collections qui n’ont pas encore de forme et probablement beaucoup trop de choses pour une seule personne. Mais peut-être que tout ça se nourrit aussi. Peut-être qu’une photo ratée trouvée dans un photomaton finira par rencontrer une carte postale, une broderie, une sculpture, une performance ou une idée que je n’ai même pas encore eue. Ou alors... je raconte juste tout ça pour justifier mon incapacité totale à FINIR UNE CHOSE AVANT D’EN COMMENCER UNE AUTRE. Les deux sont possibles. Très possibles ! En attendant, j’ai des membres en argile à finir, du fil à broder quelque part, Day à écrire, un livre sur Marina Abramović ouvert, des photos de photomaton dans une boîte, des cartes postales à détourner, un mini-moi à reconstruire et des performances à sortir de mes dossiers. Ah oui... Et mes études. PUTAIN.
Après trois jours passés à ouvrir toutes les portes possibles dans ma tête, j’ai fini par faire ce que font les gens parfaitement raisonnables quand celle-ci devient insupportable : j’ai fui à l’autre bout du pays sur un coup de tête. Ah oui... RAISONNABLE ! Excellente idée. En vrai, ça l’était peut-être. Parce qu’à un moment, entre rester là à tourner en rond avec ma propre tête et monter dans un train sans trop savoir ce que j’allais foutre à l’arrivée, le train avait au moins l’avantage d’aller quelque part. Moi, beaucoup moins.
Sauf que, bordel, trouver son chemin et comprendre quel tram prendre quand on ne parle pas flamand, c’est une aventure en soi ! On croit partir prendre l’air, on se retrouve à déchiffrer des panneaux comme Champollion devant la pierre de Rosette... sauf que la pierre de Rosette, elle, n’allait pas repartir dans trois minutes du quai d’en face ! Et évidemment, personne ne semble jamais hésiter. Tout le monde SAIT. Tout le monde sait où aller, quel tram prendre, où descendre, dans quel sens marcher... Et toi, t’es là comme un con, à regarder trois lignes de tram dont les noms ont décidé de ne t’apporter AUCUNE AIDE. Mais j’y suis arrivé. Enfin, quelque part... MY BAD !
Et puis, évidemment, il y a toujours un vieux ou une vieille pour vous regarder de travers. TOUJOURS. Ce regard dégueulasse, pas un regard curieux, non... Le regard qui a déjà rendu son verdict avant même que tu aies eu le temps d’exister correctement devant lui : « Regarde-moi ce VOYOU avec ses piercings et sa tenue qui ne ressemble à rien ! Protège ton sac, Chantal, il ne sait-on-jamais qu’il approche ! » Mais oui, Chantal... SERRE TON SAC ! On ne sait jamais. Je pourrais subitement abandonner ma carrière internationale de grand bandit du tram anversois — à la Arsène Lupin — pour te voler ton portefeuille à fermeture éclair et ta carte de fidélité chez Delhaize. NON MAIS CONNASSE VA ! Quoi qu’il en soit : ILS VEILLENT. Heureusement ! La Belgique peut dormir tranquille.
Puisque j’avais traversé la moitié du pays pour fuir ma propre existence, autant faire quelque chose de culturel. Et justement, la semaine précédente, au détour d’une conversation, on m’avait parlé de l’exposition de Neo Rauch. Enfin... « parlé », c’est beaucoup dire. Je devrais plutôt dire : au cours d’une séance de « j’étale la science que je n’ai pas devant quelqu’un de plus jeune que moi en pensant lui dispenser un enseignement dont il a CRUELLEMENT besoin ». Et au milieu de cette grande démonstration de savoir, la critique de Neo Rauch tenait à peu près en deux mots : « C’est étrange. » Voilà. C’EST ÉTRANGE. Ah... Merci. Quelle analyse FAN... TA... STI... QUE ! NON MAIS PAUVRE TYPE ! Pas « ça m’a dérangé », pas « je n’ai pas compris », pas « ça m’a rappelé ceci ou cela », pas même un magnifique « j’aime pas » qui, au moins, aurait eu le mérite d’assumer quelque chose... Non. « C’est étrange. » Et le pire — ou le mieux, finalement —, c’est que cette critique d’une profondeur abyssale m’a donné envie d’aller voir l’exposition. Parce que forcément, quand quelqu’un résume tout un travail à « C’EST ÉTRANGE », moi, j’ai envie de savoir CE QUI EST SI PUTAIN D’ÉTRANGE. Merci, finalement. Tu m’as fait ma programmation culturelle.
Et donc, aujourd’hui, j’y suis allé. Et là... bordel. Devant les gravures, je me suis demandé comment on pouvait réussir l’exploit de voir tout ça et de n’en ressortir qu’avec : « C’est étrange. » Parce que moi, ce que j’y voyais, c’était de vieilles affiches de films d’horreur. Quelque chose entre le cauchemar industriel, le mauvais rêve sous fièvre et une affiche retrouvée dans le grenier d’un cinéma fermé depuis 1974. Des personnages impossibles, des corps qui semblent appartenir à plusieurs histoires à la fois, des espaces qui ne tiennent pas debout, des scènes qui ressemblent à un rêve ayant très, très mal digéré l’Histoire... Et monsieur le GRAND SAGE avait donc regardé tout cela, réfléchi intensément, mobilisé l’ensemble de ses capacités critiques, convoqué des années supposées de culture et d’expérience et conclu : « C’est étrange. » BRAVO ! TRENTE sur dix. Merci d’avoir sauvé l’histoire de l’art. On peut fermer les Beaux-Arts ! On peut même brûler les bibliographies, « LE RESPONSABLE » a parlé... TOUT EST DIT ! Bon... au moins, sans cette formidable intervention critique, je ne serais peut-être même pas allé voir l’exposition. Comme quoi, même la connerie la plus profonde peut parfois avoir une fonction culturelle. Non, mais quelle FOLIE !
Après ça, passage par le DIVA Museum, où j’ai découvert avec une profonde déception que la chips en or avait été retirée de l’exposition permanente. Oui... La chips en or. Il y a des disparitions qui vous laissent indifférent, et puis il y a LA CHIPS. LA CHIPS EN OR, bordel ! Je ne sais pas qui a pris cette décision cataclysmique et, franchement, je ne veux pas connaître son nom. Je veux simplement qu’il sache qu’il a personnellement participé à la dégradation générale de cette journée et sûrement de celle des autres visiteurs. On ne retire pas comme ça UNE CHIPS EN OR d’une exposition permanente ! Il y a des règles. Un minimum de civilité... BREF RENDEZ-MOI LA CHIPS !
Et comme il fallait évidemment respecter jusqu’au bout les règles de la GRANDE EXCURSION MÉLANCOLIQUE BELGE, il a plu. Beaucoup. Parce que tant qu’à faire... L’automne avait manifestement décidé de commencer les répétitions générales : la pluie, le ciel gris, le jour qui décline de plus en plus tôt, cette lumière qui vous informe poliment que bientôt il fera nuit avant même que vous ayez compris ce que vous avez fait de votre journée. CHARMANT ! Vraiment... Il ne manquait plus qu’un corbeau sur un lampadaire et quelqu’un jouant du violoncelle au loin pour me plonger en plein Edgar Allan Poe, mon amour éternel.
Sur le chemin du retour, pourtant, quelque chose s’était calmé. ENFIN ! J’étais apaisé... Fatigué, trempé, probablement en train de développer trois douleurs musculaires supplémentaires et un maudit rhume... mais apaisé. Pendant un moment, il n’y avait plus grand-chose dans ma tête : le bruit du trajet, les rails, les gens, les lumières derrière les vitres... Cette sorte de silence intérieur très rare où rien ne demande immédiatement à être compris, réparé, justifié, excusé ou regretté. LE CALME. Enfin... Ce putain de calme. Évidemment, ça n’a pas duré ! Mes pensées avaient visiblement décidé qu’elles aussi rentraient à la maison. Elles ont donc pris le train du retour avec moi... SANS BILLET, évidemment. Et quelque part entre deux gares, elles sont montées, ouvrant la porte du wagon et me souriant. Toutes. EN MASSE. Pas une petite pensée discrète, non ! Toute la délégation : le comité complet, les archives, les griefs, les souvenirs, les « et si », les « pourquoi », les « mais quand même »... Comme si elles avaient profité de mon absence pour tenir une assemblée générale extraordinaire, préparer des dossiers, imprimer des annexes et voter À L’UNANIMITÉ leur retour immédiat dans mon crâne. Merci les gars... Vraiment.
Quand je suis finalement rentré, j’avais mal partout, j’étais trempé, j’étais crevé, l’automne était là, mes vêtements pesaient trois kilos de flotte et ma tête avait de nouveau décidé de fonctionner en heures supplémentaires. PARFAIT ! Je ne sais toujours pas si je suis le méchant de l’histoire ou le dindon de la farce. Peut-être les deux ! Après tout, il faut bien satisfaire TOUT LE MONDE. Quitte à être malheureux, autant être polyvalent. Mais au moins aujourd’hui, j’ai traversé le pays, pris un tram de travers, été jugé par la brigade gériatrique de la bienséance, regretté MA CHIPS EN OR, laissé un « C’EST ÉTRANGE » décider de ma programmation culturelle, pris la pluie et ramené toutes mes pensées avec moi dans le train. Ce n’est peut-être pas aller mieux... Mais bordel ! C’est déjà UNE JOURNÉE. Ah, j’ai aussi fait de la photo !
Après avoir traversé le pays pour fuir ma tête, retour à quelque chose d’un peu plus terre à terre. Hier, je suis allé faire deux-trois choses que j’avais promis de faire : de l’encodage, du rangement, remettre un peu d’ordre dans tout ça... Bref, faire en sorte que tout soit prêt pour mardi. Et là, évidemment, petit message laissé par le « RESPONSABLE » sur un post-it : À ENCODER ! Voilà. Pas « s’il te plaît », pas « merci », pas même une tentative vaguement humaine de formulation... Non. À ENCODER ! Un ordre ! Clair ! Net ! Prétentieux ! À croire qu’ajouter « s’il te plaît » lui aurait fait l’effet d’une sodomie à sec. Alors que, franchement, bien préparé, ça arrangerait peut-être ses problèmes de prostate ! Après tout, le pauvre, il est sensible... Et cela légitime, dans sa tête, qu’il traite les gens comme ses subalternes ! Après, ce qui compte, c’est SA PUTAIN DE SENSIBILITÉ, celle des autres... Pourquoi s’en soucier ?
Bref. J’ai encodé. Non pas parce qu’il y avait un ordre pompeux venant d’une personne qui pense détenir un quelconque pouvoir, mais parce que J’AVAIS DIT QUE JE LE FERAIS ! Nuance. Mais pendant l’encodage, il y a eu les visites. Des gens qui passent, qui viennent dire bonjour, discuter un peu, prendre des nouvelles... Pas parce qu’ils avaient quelque chose à demander. Pas parce qu’ils étaient obligés. Juste parce qu’ils avaient envie de passer, de me voir, de parler deux minutes. Et ça, putain... Ça m’a vraiment fait quelque chose. Parce qu’au milieu de tout ce bruit dans ma tête, de cette impression d’être constamment celui qui dérange, celui qui est « trop », celui auquel on demande encore et encore de s’adapter... il y a eu ces gens qui sont simplement venus vers moi. Et pendant quelques minutes, je n’avais rien à prouver, rien à défendre, rien à expliquer. J’étais juste content de les voir et, visiblement, eux aussi étaient contents de me voir. Ça paraît con écrit comme ça... Mais ça m’a mis un BAUME AU CŒUR énorme. Comme quoi... JE SUIS QUAND MÊME APPRÉCIÉ ! Il y a des jours où j’ai besoin qu’on me le rappelle parce que, manifestement, mon cerveau est parfaitement capable d’effacer cette information tout seul. Oui, je sais. Moi aussi, ça me surprend parfois. Mais qu’est-ce que j’aime cet endroit ! Et surtout les gens qui le font vivre. D’ailleurs, c’est simple : je n’y aurais jamais passé autant de temps si je ne l’aimais pas. Je n’aurais pas donné autant de moi à un endroit où je ne ressentais rien. Et ces petites visites, ces quelques mots échangés presque sans importance... Justement, elles m’ont rappelé pourquoi je continue d’y revenir. Parce qu’il y a AUSSI ÇA. Et heureusement.
Après ça, je suis allé faire des courses. Rien de très spectaculaire : du pain, de quoi le garnir, deux-trois trucs parfaitement adultes et raisonnables... Enfin, « de quoi le garnir »... J’ai quand même passé plusieurs minutes devant les frigos à fixer les garnitures comme si ma survie dépendait du choix entre plusieurs fromages jetés en pâture ou je ne sais quelle putain de tartinade. À hésiter... À prendre un truc... À le reposer... À en regarder un autre... À m’énerver... CONTRE MOI. Parce que, bien sûr, le problème, à ce moment-là, c’était moi. Moi qui étais incapable de choisir ce que j’allais mettre sur un putain de morceau de pain que je ne mangerais finalement pas ! Et là, il y a quand même quelque chose d’assez merveilleux dans ce mécanisme : je peux encaisser des comportements qui me blessent, ravaler ma colère, faire attention à ne pas exploser, comprendre, relativiser, m’adapter encore et encore... Mais devant un frigo de charcuterie ? LÀ, JE ME DÉTESTE PARCE QUE JE N’ARRIVE PAS À CHOISIR DU FROMAGE. Formidable. Toute cette colère que j’aurais probablement dû envoyer à la gueule de certaines personnes, je la gardais bien au chaud pour moi. Économie circulaire. Circuit fermé... Évolution en vase clos ! Rien ne se perd. Tout se transforme. Et surtout, TOUT ME REVIENT DANS LA GUEULE. Bref... J’ai fini par prendre le premier fromage que j’avais eu en main... PA...THÉ...TI...SME !!! Comme quoi, toute cette crise intérieure aura vraiment marqué l’Histoire.
Et puis je suis passé devant le rayon des glaces. ET ELLE ÉTAIT LÀ. Ben & Jerry’s Cookie Dough. Tranquille. Comme si de rien n’était. La connasse ! Je n’avais rien demandé. J’étais venu chercher du pain et, cinq minutes plus tard, elle était dans mon panier. Aucune résistance... Aucune dignité... Très bien. En rentrant, je me suis donc installé avec mon pot de Cookie Dough et Cardigan de Taylor Swift. Parce qu’évidemment, tant qu’à organiser sa propre séance de réconfort émotionnel, autant NE PAS FAIRE LES CHOSES À MOITIÉ. Et le pire ? ÇA MARCHE. Vraie question existentielle : COMMENT UNE GLACE PEUT-ELLE ÊTRE AUSSI RÉCONFORTANTE ? Et comment une chanson qu’on connaît déjà peut-elle arriver exactement au bon moment et soudain prendre toute la place ? Il y a quelque chose de profondément obscène dans cette capacité qu’ont du sucre, quelques morceaux de pâte à cookie crue et trois minutes de mélancolie parfaitement produite à demander à tes problèmes de FERMER LEUR GUEULE pendant un instant. Et franchement, vu mon état émotionnel ? C’est déjà énorme.
Évidemment, Saug n’a pas tardé à venir réclamer sa part... Ce chat est impossible : elle refuse le saucisson, le poisson, le lait, mais pas la glace ! Parce que même dans les moments de détresse glacée et de grande communion émotionnelle avec Taylor Swift, il faut PARTAGER. Et partager, c’est chiant ! Voilà, c’est dit. Ça a toujours été comme ça ! Tu ouvres quelque chose ? Quelqu’un en veut. Tu manges quelque chose ? Il faut goûter. Tu trouves ENFIN ton petit truc à toi ? NON, non, non... PARTAGE ! PARTAGE ! PARTAGE ! PARTAGE ! PARTAGE ! PARTAGE ! PARTAGE ! PARTAGE ! MAIS VIREZ VOS PATTES DE MON ASSIETTE !
IRRÉCUPÉRABLE.
D’ailleurs, en parlant d’irrécupérable, j’ai aussi commencé à bobiner les 300 échevettes de fil à broder que j’ai achetées. TROIS CENTS à quel moment récupérer 300 échevettes de fil est une bonne idée ? Bref, j’en ai fait neuf. NEUF ! Et j’ai réussi à faire un nœud dans l’un des fils. Évidemment. IRRÉCUPÉRABLE, je vous dis.
Entre-temps, j’ai aussi terminé la mise en ligne et le traitement de « Bonjour tristesse ». Onze ans de photos en noir et blanc que j’ai gardées secrètes et que je décide, d’un seul coup, de sortir de leur trou... Onze ans. C’est quand même étrange de voir tout ça apparaître enfin quelque part ailleurs que dans mes disques durs et dans ma tête. Des images faites à des moments complètement différents, parfois oubliées, parfois gardées précisément parce que je ne savais pas quoi en faire... et qui, tout à coup, deviennent quelque chose. « Bonjour tristesse ». Finalement, vu la journée, le titre était plutôt bien choisi.
Et puisque j’avais enfin sorti « Bonjour tristesse » de ses disques durs la veille, il fallait évidemment faire ce que toute personne parfaitement équilibrée ferait le lendemain : passer la journée à continuer de trier dix ans de tristesse tout en regardant des comédies romantiques. Oui. Parfaitement. Des gens qui se rencontrent, se détestent pendant vingt minutes, tombent amoureux malgré eux, se séparent à cause d’un malentendu parfaitement évitable et finissent par courir sous la pluie pour s’avouer qu’ils s’aiment... Pendant que moi, à côté, je trie ONZE ANS DE TRISTESSE EN NOIR ET BLANC. Cohérence émotionnelle : irréprochable. SÉRIEUSEMENT ? Plus de 1 200 photos sur une dizaine d’années ! MILLE DEUX CENTS. Alors évidemment, mon cerveau a décidé qu’il fallait faire le calcul, parce qu’on ne peut visiblement pas simplement constater quelque chose et passer à autre chose : ça fait environ dix photos par mois. DIT COMME ÇA... ÇA N’A L’AIR DE RIEN. Sauf qu’on ne parle que de celles que j’ai gardées, les réussies, celles qui ont survécu au premier tri, au deuxième, à mes changements d’avis, aux « non, celle-là est merdique », aux « finalement... peut-être », et probablement à plusieurs périodes où j’avais simplement oublié qu’elles existaient. Si on ajoute les ratées, on peut facilement tripler le nombre, voire le quadrupler. Donc, quelque part dans mon existence, j’ai probablement déclenché l’obturateur quatre ou cinq mille fois pour photographier de la tristesse. NORMAL. Tout va bien. À ce stade, ce n’est plus une série photographique, c’est une ARCHIVE NATIONALE DE LA MÉLANCOLIE, et le pire, c’est que je continue à tomber sur des images dont je ne me souvenais absolument plus.
Il y a le classique « Ah tiens, celle-là est bien ! », suivi trois minutes plus tard de : « Mais POURQUOI j’ai pris sept fois exactement la même putain de fenêtre ? » Mystère ? L’artiste travaillait probablement sur la répétition. Ou alors l’artiste était juste incapable de choisir, ce qui reste une hypothèse nettement plus crédible. Et parfois une photo me rattrape autrement. Ben non ! C’est la fenêtre d’un de mes ex, un qui a vraiment compté... Et merde !
Je devrais aussi ranger, et rien que d’écrire le mot RANGER, je sens déjà toute volonté de vivre quitter délicatement mon corps. Il faudrait ramasser, déplacer, trier, décider où vont les choses et surtout affronter cette catégorie absolument terrifiante d’objets dont on ne sait jamais quoi faire, ceux qui vous regardent presque en demandant : « Ça, ça va où ? » NULLE PART. Ça vit ici maintenant. Ça a acquis des droits. Alors franchement, entre ranger mon appartement et regarder une énième comédie romantique dans laquelle deux personnes beaucoup trop belles découvrent, après une heure trente, qu’elles étaient amoureuses depuis le début, le choix est vite fait. Enfin... « Le choix ». RANGER ? Non. Je vais regarder des inconnus tomber amoureux pendant que je trie dix ans de tristesse. Et après ? On verra.
Finalement, cette première semaine de Day n’aura pas vraiment été une démonstration éclatante de stabilité. J’ai commencé un journal pour garder des traces, terminé une nouvelle main qui parle de toutes celles que je porte déjà, constaté que mon cerveau est incapable de travailler sur moins de quinze projets à la fois, traversé la Belgique pour fuir mes propres pensées, transformé une remarque idiote sur Neo Rauch en excursion culturelle, regretté une chips en or comme s’il s’agissait d’un monument national, pesté contre un post-it, découvert qu’un simple « bonjour » pouvait me rappeler que certaines personnes étaient réellement heureuses de me voir, acheté une glace alors que j’étais parti chercher du pain, écouté Taylor Swift, bobiné neuf échevettes sur trois cents et passé mon dimanche à regarder des histoires d’amour pendant que je classais plus d’un millier d’images de tristesse. Et bizarrement, ça tient ensemble. Peut-être parce que cette semaine raconte déjà assez bien ce que Day risque de devenir : une succession de choses qui n’ont rien à voir et qui, mises les unes à côté des autres, finissent pourtant par dessiner quelque chose. Moi. Ce qui est probablement inquiétant. Mais au moins, j’avais prévenu dès le début : si je racontais une version propre, cohérente, mesurée et parfaitement fréquentable de ma vie... Je mentirais.
À la semaine prochaine, pour plus de voyeurisme !